(Deniz Gamze Ergüven)

SANS SPOIL

            Il est étonnant de voir un pays aussi développé que la Turquie autant bafouer le droit des femmes. C’est pourtant ce que nous montre Deniz Ergüven dans ce film, Mustang, César en 2016 du meilleur premier film, du meilleur montage, du meilleur scénario original… et bien d’autres. La réalisatrice joue volontairement sur ce paradoxe : comment se fait-il que cette république laïque (à l’origine), l’une des premières ayant accordé le droit de vote aux femmes (1934), puisse s’inscrire aujourd’hui dans un refus total de modernité vis-à-vis de celles-ci ?

            Mustang retrace le destin tragique de cinq sœurs vivant dans les contrées lointaines de la Turquie, en totale asymétrie avec le quotidien des plus grandes villes telles qu’Istanbul. En effet, ce film insiste sur le fossé culturel et traditionnel des différentes régions turques. Dans ces campagnes reculées, la morale conservatrice fait loi, privant les jeunes femmes de toute aspiration émancipatrice. Par ailleurs, le poids des traditions y est lourd, forçant inéluctablement le patriarcat à dominer la société.

            C’est donc dans ce contexte que le film débute. Si les premières images montrent les 5 sœurs (Lale, Nur, Ece, Selma et Sonay, par ordre croissant d’âge) en train de s’amuser de manière totalement innocente, il nous montre très vite que même des jeux d’enfants peuvent entraver les droits des jeunes filles tant les traditions sont fortes et ancrées dans la vie quotidienne. Mariage forcé, viol, suicide, le film traite de thématiques très graves et dénonce leur lien avec des traditions archaïques qui sont pourtant toujours en vigueur (rappelons que le film date de 2015) et ce, dans encore beaucoup de pays. Ce film retranscrit ce que des milliers de jeunes Turques subissaient, subissent et subiront encore. Subir aux vues de tous mais en silence, sans pouvoir se défendre, c’est ce que dénonce Mustang et avec brio.

           Effectivement, Outre son aspect poignant, le film est une véritable leçon… Il nous montre à quel point les droits des femmes sont restreints, et ici dans un pays pourtant relativement développé : la Turquie est tout de même la 19e économie mondiale. Le film dénonce les traditions turques qui nous semblent incroyablement rustres mais qui sont pourtant toujours d’actualité. L’incapacité pour la femme d’être maîtresse de son corps et même de son esprit est clairement dénoncée dans ce film, les protagonistes sont mariées de force, elles doivent rester vierge jusqu’au mariage, elles ont un code vestimentaire imposé, autant de restrictions qui ne s’appliquent absolument pas aux hommes. Les jeunes filles reçoivent par ailleurs une éducation pour devenir une bonne épouse, cela remplace même l’école et empêche donc les jeunes filles de se rendre compte de la gravité de la situation dans laquelle elles se trouvent. Elles apprennent à coudre, à faire la cuisine, à se tenir correctement et à porter des vêtements jugés décents par la société, chose une fois encore impensable pour des hommes.

            Plus que les décors imposants, les plans fascinants ou encore la fluidité de narration, Deniz Ergüven réussit jusqu’à la fin à capter l’attention du spectateur par l’hétérogénéité des tempéraments des cinq sœurs, conduisant à des destins radicalement opposés. Allant de la résignation pour certaines jusqu’à l’opposition pour les plus jeunes – Lale et Nur – nous comprenons que seule la force d’action et la détermination pourront les sauver de leur descente aux enfers.

AVEC SPOIL :

           Le film montre d’abord une volonté de la part de la famille de priver les cinq sœurs de toute distraction : chaque plaisir possible étant considéré comme mauvais. Nous assistons à l’enferment progressif des jeunes filles qui sont, dans un premier temps, privées d’interaction sociale avec les jeunes de leur âge. L’enfermement se concrétise quand des travaux sont réalisés dans leur maison afin qu’elles ne puissent plus s’en échapper. L’objectif de cet emprisonnement est de pouvoir les contrôler et les modeler selon le modèle patriarcal.

           Bon nombre de plans insistent sur le comportement des voisins de la famille protagoniste. En effet, ces derniers n’hésitent pas à dénoncer les jeunes filles dès qu’elles essaient d’enfreindre une règle établie par leur oncle. En plus d’être privées de liberté, elles sont constamment observées et ne peuvent pas agir comme elles le souhaitent. La réalisatrice insiste donc sur la pression que subit cette famille, qui est loin d’être un cas isolé en Turquie. Ces jeunes filles vivent donc dans un monde où l’image qu’elles doivent renvoyer est plus importante que leur propre bien-être. C’est avant tout la réputation de leur oncle qui est en jeu : ce dernier agit sans cesse contre ses nièces pour préserver son intérêt personnel, quitte à les faire souffrir voire à les pousser jusqu’au suicide.

           Le film aborde également le thème de l’inceste et du viol, l’oncle Erol viole régulièrement Ece, qui finit par se suicider. Ces jeunes femmes sont donc sans cesse confrontées à la violence et à la contrainte au point de mettre fin à leurs jours. Elles vivent un calvaire quotidien et ne peuvent pas réellement en sortir. Cette notion de peur et de crainte permanentes est superbement illustrée par le personnage de la grand-mère des cinq sœurs qui forcera Nur à se marier précipitamment. Le but est en réalité qu’elle échappe aux griffes de son oncle qui la violait régulièrement après le suicide de sa sœur. L’impuissance de la grand-mère face à la figure patriarcale et à la pression de la société est parfaitement mise en évidence par la réalisatrice.

           Mustang est un film poignant qui a su émouvoir le public par sa réalisation remarquable et par ses acteurs convaincants dans des rôles pourtant difficiles à assumer. Plus encore, les situations dénoncées par ce film sont gravissimes et méritent d’être bien plus mises en avant. La famille de Lale est peut-être fictive, mais elle représente un symbole pour toutes ces femmes qui vivent dans l’oppression permanente sans avoir les moyens d’en sortir. En cela, il devient indispensable de dénoncer ces agissements cruels : d’abord les limiter le plus possible, puis permettre à toutes les femmes de vivre comme elles l’entendent, sans être perpétuellement soumises au patriarcat et au poids des traditions souvent bien trop injustes.

Yasmine NADOUR, Camille GENDRE, Mathis DUFOURMANTELLE

Vous pouvez également aimer :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *