(Gaspar Noé, 2015)

« Je t’aime est dans mon cœur, mais je l’emprisonne derrière mes lèvres » écrivait Roland Barthes dans ses Fragments, rappelant l’impossibilité du sujet de traduire en mots le sentiment amoureux. Plus fort que les mots, Gaspar Noé choisit le médium du cinéma pour énoncer son discours amoureux. Une réinvention moderne, impertinente, physique et cérébrale. Il réalise Love, le film auquel il aspirait depuis toujours, sa grande œuvre – et en 3D.

Peut-être justement parce qu’il considérait Love comme son œuvre la plus importante, Gaspar Noé a-t-il chargé son film d’éléments dont le spectateur aurait pu volontiers se passer et qui rallongent l’intrigue sans pour autant l’augmenter. Les critiques furent nombreuses – et ce dès sa première projection à Cannes en séance de minuit. Un film pornographique, brutal, misogyne, licencieux… Pourtant, l’œuvre est finalement bien moins violente que le fracas suscité ne le suggérait. Très lent et d’une sentimentalité assumée (« I wanna make a film about sentimental sexuality » s’écrira son protagoniste), le film frôle même souvent la mièvrerie.

L’histoire est celle de Murphy (Karl Glusman), un jeune réalisateur tout juste papa. Le 1er janvier, il reçoit un appel inquiétant à propos de son ex. Cet appel sera pour lui l’occasion de se replonger dans le souvenir de cette femme, l’envoûtante Electra (Aomi Muyock) : l’amour de sa vie.

Le film reprend des motifs chers au réalisateur, à commencer par sa structure sous forme de retour en arrière qui n’est pas sans rappeler Irréversible (d’ailleurs conçu à la même époque). L’adoption du point de vue subjectif comme dans Enter the Void est cependant ici plus subtil, se contentant de faire apparaître Murphy sur tous les plans, parfois doublé d’une voix off accompagnant ses pensées. A nouveau, Gaspar Noé évoque la drogue et les trips, les soirées sous les stroboscopes, la maternité, l’idée de promesse, mais surtout la quête d’un amour perdu que l’on ne peut oublier, la violence d’un présent consacré à se remémorer un doux souvenir, et l’impossibilité d’un quelconque futur.

La fureur n’est donc jamais gratuite puisqu’elle exprime toujours l’impuissance et le désespoir des personnages face à un passé sur lequel ils n’ont plus prise. L’omniprésence du sexe n’est, elle non plus, pas injustifiée : elle traduit la relation de dépendance presque autodestructrice qui unissait Murphy à Electra.

Comparé par beaucoup à de la pornographie, Love recycle en effet nombre de clichés du genre (notamment la focalisation sur la jouissance masculine, que l’on remettra indulgemment sur le compte du point de vue subjectif de Murphy). L’ancienne actrice X Angell Summers aurait même été consultante sur le tournage. Néanmoins, on sent une véritable recherche esthétique autour de cette sexualité filmée en lumière verte et rouge, entrecoupée de battements de cils, doucement accompagnée par les pianos de Satie et de Bach.

Ce qui a moins été reproché au film et qui pourtant embarrasse, c’est certainement la fièvre quelque peu mégalomaniaque du réalisateur. Un délire qui lui inspira de nommer les personnages d’après ses  noms et prénoms et d’apparaître lui-même coiffé d’une perruque dans un rôle trop gênant pour en être drôle, mais trop ridicule pour en être grinçant – assouvissement secret de ses aspirations capillaires ?

Il semble que le film eut pu faire l’économie de cet élément (comme d’autres, spécifiquement toutes les scènes autour de la drogue : chez le dealer, le trip de Murphy…). Et c’est possiblement ce que l’on regrette le plus à la fin du visionnage : combien le film eut pu être plus fort et pertinent avec un peu plus de concentration.

Demeure un long-métrage d’une touchante profondeur pour peu que l’on s’y laisse emporter. Une authentique œuvre de cinéma pour une très belle déclaration d’amour.

Tahani SAMIRI

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En 2002, Gaspar Noé avait scandalisé une grande partie des festivaliers de Cannes avec son éprouvant Irreversible. De véritables réactions épidermiques (et parfois franchement ridicules) – visibles ici – face à un film, extrêmement violent certes, mais présentant un véritable intérêt esthétique et émotionnel…

Cette fois-ci, avec Love, le cinéaste fut longuement applaudi à la fin de la projection de son film, à ce même festival de Cannes. Mais le film fut aussi largement critiqué, avant même sa sortie… par des personnes qui ne l’avaient pas vu. Il suffit d’aller faire un tour dans les commentaires sur la fiche du film d’Allociné. Les internautes parlent le plus de souvent « film X masqué », et vocifèrent contre le fait de montrer des scènes de sexe explicites… Quelle est la raison de ces critiques avant même que le film ne sorte ? Les affiches promotionnelles, extrêmement crues. L’affiche finale est la plus soft, sinon on a au choix, un sexe éjaculant ou un sexe féminin à peine voilé par une culotte, tout ceci en gros plan. Bon c’est vrai que ça donne pas forcément envie et que ça peut laisser penser que le film ne sera que du sexe, pour le sexe.

Alors qu’en est-il réellement ? Sombre bouse n’existant que pour montrer du cul sur grand écran en 3D ou véritable pamphlet sur l’amour ?Le film nous raconte l’histoire d’amour tumultueuse entre Murphy, un américain, apprenti cinéaste (dont le film préféré est 2001 l’odyssée de l’espace, me gusta) et Electra, jeune artiste peintre, à Paris. Gaspar Noé ne passe pas par 4 chemins pour débuter son film. La première image est un plan fixe d’au moins 3 minutes montrant le couple Murphy-Electra se masturbant mutuellement. Avec bien sûr, le sexe masculin parfaitement visible. Le sexe féminin lui sera bizarrement jamais visible durant le film entier (  🙁  ). Et deux choses ressortent de ce premier plan : oui, le film sera très explicite, mais surtout oui, le film sera très beau. Ce premier plan et beaucoup d’autres, en utilisant des plans fixes font beaucoup penser à des tableaux. Et cet effet est particulièrement accentué par la 3D. Celle-ci est vraiment magnifique, certainement la meilleure 3D que j’ai eu l’occasion de voir. Pourtant il n’y a jamais de grand espace qui permettrait d’appuyer les profondeurs, mais là, elle permet de véritablement montrer les corps, faire ressortir les acteurs du décor, qui finalement importe peu.Car l’histoire se focalise entièrement sur le personnage principal Murphy et ses déboires amoureux, notamment la passion qu’il a vécue avec Electra. Murphy quitte rarement l’image. Image souvent fixe, ou aux mouvements lents et maitrisés, qui s’obscurcit entièrement parfois, comme un clignement d’œil. Cela donne l’impression que nous sommes avec les personnages, qui nous assistons à des fragments de leur vie, et qu’à chaque fois que nous fermons les yeux pour quelques secondes, nous passons à une autre scène, sans transition. Car l’histoire n’est pas linéaire, il revient au spectateur de la reconstituer lui-même au cours du film. Tout ceci enveloppe le film d’imprécis, car nous faisons face à des souvenirs. A vrai dire, il n’y a pas vraiment de scénario, le réalisateur ne nous raconte pas une histoire réellement intéressante, mais là n’est pas l’intérêt du film.L’ambiance si particulière du film est également sublimée par la bande originale, de très bonne qualité. Les musiques s’enchainent avec douceur et logique, nous faisant pourtant passer du classique, avec Bach ou Erik Satie (qu’on entend dans le teaser), à Death in Vegas en passant par Funkadélic. Thomas Banglater, membre des Daft Punk, signe aussi une partie de la BO, comme il l’avait fait pour Irréversible.Un petit mot sur les acteurs également. Ce sont tous des novices, mais leur prestation est tout à fait honorable sans être magnifique.

Cependant, le film s’essouffle quelque peu dans sa deuxième partie. Tout d’abord, il est trop long, retirer 15-20 minutes aurait peut-être été bénéfique. Le film est contemplatif, ce qui n’est absolument pas un défaut, bien au contraire, mais cela tient moins sur la longueur, on se lasse plus vite. Et si, dans la première partie, les scènes de sexe étaient assez réparties, la deuxième partie en montre trop, et ce sont des scènes plus « sales », ce qui peut devenir lassant.

Aussi, le film est destiné à montrer une véritable histoire d’amour, c’est selon le réalisateur, la raison pour laquelle les scènes de nues sont aussi nombreuses, car tout histoire d’amour commence par une « overdose » de sexe. Ici, l’objectif est plus ou moins atteint. On s’attache en effet à l’histoire des protagonistes, mais ce n’est pas non plus magnifique. De plus, on ne peut s’empêcher d’être un peu agacé parfois par le personnage principal, qui fait parfois bien de la merde.

Pur objet cinématographique, Love est donc à appréhender dans de bonnes conditions. Les scènes de sexe sont crues, mais magnifiquement mises en valeur par la réalisation et le travail de l’image. Les trois principales forces du film sont la réalisation, la 3D et la musique. Si on peut sentir de l’ennuie au bout d’un moment, Love reste clairement une œuvre d’art, qu’il est nécessaire de voir au cinéma.

Jean-Michel FEUTRY

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