André Breton définissait le surréalisme comme un mécanisme d’expression dans lequel la pensée, affranchie de toute raison, pouvait s’exprimer librement et réellement. Le mouvement surréaliste ne durera que quelques années, et le cinéma surréaliste ne dérogera pas à la règle. Cependant, son influence se ressent encore aujourd’hui dans le cinéma de grands réalisateurs comme David Lynch, Quentin Dupieux, Alejandro Jodorowsky ou Terry Gilliam.

Aux origines de ce mouvement au cinéma, le premier film de Luis Buñuel, écrit en collaboration avec Salvador Dali, Un chien andalou, qui sera reconnu comme le premier véritable film surréaliste par les cercles de l’époque. Le cinéaste d’origine espagnole deviendra alors rapidement la référence en la matière, et il est aujourd’hui considéré comme le maître du surréalisme au cinéma.

L’on pourrait alors penser que son cinéma est un reflet du mouvement dans lequel il s’inscrivait, c’est-à-dire un cinéma dépourvu de structure, de logique et de construction. En réalité, c’est tout le contraire. Bien que ses premiers films soient résolument surréalistes et qu’il y ait toujours une empreinte de ce mouvement dans toute l’œuvre du mexicain, cette dernière est, lorsque l’on la regarde dans son ensemble, extrêmement logique et structurée.

Luis Buñuel était en réalité engagé socialement et politiquement bien plus qu’il n’était surréaliste. Retour sur l’œuvre d’un génie, à travers 9 films choisis et qui se veulent représentatifs de différentes époques de la vie du trublion, mais absolument pas supérieurs ou meilleurs que l’ensemble de ses autres films.


La collaboration avec Dali et les premiers films surréalistes

UN CHIEN ANDALOU
avec Simone Mareuil, Pierre Batchef

Un chien andalou est donc le premier film du réalisateur, écrit en collaboration avec Salvador Dali, en employant les méthodes du cadavre exquis pour lier les idées les unes aux autres. Ce court-métrage de 15 minutes s’ouvre sur l’une des scènes les plus insoutenables du cinéma, avec le réalisateur lui-même qui fend un globe oculaire en deux avec une lame de rasoir. Le ton est donné dans ce film où chaque scène est inattendue et la suivante l’est encore plus. Le film est entrecoupé d’indicateurs temporels dépourvus de sens, toujours dans un souci d’illogicité impertinente. En résulte le premier manifeste du cinéma surréaliste reconnu, et qui fut un grand succès durant ses huit mois de projection entre 1929 et 1930. Succès qui, évidemment, déplut énormément au réalisateur et au peintre qui voulaient créer le scandale plutôt qu’amuser les foules et s’étaient même indignés de ce succès dans une revue de l’époque.

L’AGE D’OR
avec Max Ernst, Lya Lys

Après le succès, indésirable donc, mais succès tout de même, Buñuel et Dali décident de collaborer à nouveau pour le premier film parlant du réalisateur. Cependant ce deuxième film, bien qu’également et résolument surréaliste, l’ouverture avec un document sur les scorpions en témoigne, diffère radicalement d’Un chien andalou, notamment dans sa volonté de dénoncer le système ecclésiastique de l’époque ainsi que l’ensemble des sphères bourgeoises de la société, là où il n’y avait aucune critique dans la première œuvre du cinéaste. La raison principale de ce changement est la fin de la collaboration avec Dali, les deux compères étant en froid depuis la rencontre du peintre avec sa nouvelle femme. Ils ne travailleront donc ensemble que 6 jours sur ce film et le scénario est en réalité bien plus du fait de Buñuel, ce qui explique l’apparition de violentes critiques sociales dans ce dernier. N’ayant pas créé le scandale avec son premier film, Luis Buñuel se rattrape largement avec ce qui restera probablement l’un des plus grands scandales du cinéma français au XXe siècle. En effet, Buñuel va loin, trop loin dans sa critique de l’Eglise de l’époque et choque : allusions à peine voilées à la masturbation, destruction de symbole chrétien, ou encore transposition des Cent Vingt journées de Sodome du Marquis de Sade. Au bout de quelques jours, des ligues d’extrême droite envahissent le cinéma où il est projeté et massacrent le lieu. Le film est censuré et ne sera à nouveau autorisé que sous Mitterand en 1981. Le mouvement surréaliste n’ira pas plus loin et il disparaîtra des écrans, même si toute l’œuvre de Buñuel sera parsemée de références ou d’allusions à ce mouvement avec lequel il a débuté.

 La période mexicaine et le retour en Espagne

LOS OLVIDADOS
avec Roberto Cobo, Alfonso Mejia

Avec la guerre civile en Espagne, Buñuel s’exile aux Etats Unis dans un premier temps puis au Mexique où il y obtiendra la nationalité. Après quelques films réalisés là-bas, il renoue avec le succès grâce au film Los Olvidados, relatant les exactions d’une bande d’enfants vivant dans la misère dans une banlieue de Mexico. Avec ce chef-d’œuvre, Buñuel montre ses talents de naturaliste, grâce à une précision et une finesse quasi documentaire. Le naturalisme pratiqué par Buñuel reste pourtant incroyablement proche du surréalisme, se confondant même avec ce dernier en le transformant en combat social. En effet, quoi de moins réaliste, de plus choquant et incompréhensible que cette misère noire, cruelle, mise en scène à la perfection grâce à de nombreuses anecdotes recueillies dans les rues de Mexico ? Il obtiendra le prix de la mise en scène au festival de Cannes de 1951, sa première récompense.

 

TOURMENTS
avec Arturo de Cordova, Delia Garcés

Deux ans plus tard, Buñuel récidive. Avec Tourments, le réalisateur va plus loin dans le naturalisme, dans l’extrême précision, dans l’excellence. Il décrira lui-même le film comme son plus précis et son plus abouti en termes de recherche documentaire. Le film sera d’ailleurs utilisé pour enseigner dans des hôpitaux. Buñuel évoque dans ce film les thèmes qui lui tiennent à cœur : la critique de la société bourgeoise ainsi que du système ecclésiastique, la folie et encore une fois les aspects les plus lubriques de l’âme humaine. Le cinéaste met en scène un couple aux mœurs pour le moins dissolues. Le mari Francesco est dément et jaloux, et n’hésite pas à soumettre sa femme aux pires sévices pour son bon plaisir en mêlant humiliation et fétichisme dans une ambiance sadique. On voit d’ailleurs l’importance du marquis de Sade sur Buñuel, et on retrouve d’ailleurs cette influence dans le prochain film choisi, Viridiana.

VIRIDIANA
avec Silvia Pinal, Fernando Rey

Avec ses nombreux succès au Mexique, on propose à Buñuel un nouveau tournage en Europe, qu’il accepte. Avec Viridiana, Buñuel continue sur le chemin de l’irrévérence et du lubrique sans se soucier du régime franquiste. Il continue à dénoncer la bourgeoisie et l’Eglise à travers l’histoire d’une none qui rend visite à un bienfaiteur mais qui ne repartira jamais car ce bienfaiteur la trouve particulièrement à son goût. Et comme toujours avec Buñuel, ce vilain bourgeois ne demandera pas l’avis de la none pour la consommer. Le film finit même sur une scène de La Cène (MDR) transformée en orgie par les soins du grand lubrique, provoquant une fois de plus la polémique et le scandale dans les sphères bourgeoises catholiques de l’époque. Le film obtiendra la Palme d’Or en 1961, mais restera tout de même interdit en Espagne jusqu’à la mort de Franco. Sade, toujours au rendez-vous.


La collaboration avec Jean Claude Carrière et les derniers films

LA VOIE LACTEE
avec Laurent Terzieff, Michel Piccoli

Le succès de Viridiana réconcilie Buñuel avec l’Europe qu’il avait quittée 30 ans plus tôt. A partir de 1969 débute une collaboration prolifique avec Jean-Claude Carrière, l’un des plus grands scénaristes du cinéma français (Le ruban blanc de Michael Haneke, Les fantômes de Goya de Milos Forman, Sauve qui peut de Jean Luc Godard…). La voie lactée marque le début de leur collaboration. Encore une fois, la religion est au centre de ce film, dans lequel s’entremêlent plusieurs histoires centrées sur le christianisme. Buñuel, comme à l’accoutumée parfaitement documenté, y interroge les croyants et leur foi, toujours de façon corrosive et irrévérencieuse. Bien entendu, le marquis de Sade est de la partie, interprété par Michel Piccoli. Ce premier film marque également le retour à un surréalisme plus concret avec des voyages dans le temps et des rencontres de personnages mystiques pour les deux personnages principaux, deux vagabonds sur la route de St Jacques de Compostelle, non pas pour trouver Dieu, mais pour faire l’aumône…

LE CHARME DISCRET DE LA BOURGEOISIE
avec Fernando Rey, Delphine Seyrig

Trois ans plus tard, Buñuel replonge plus profondément dans le surréalisme avec Le Charme discret de la bourgeoisie, film burlesque qui critique, comme on le comprend à son titre, la bourgeoisie. Un groupe d’amis bourgeois décident d’organiser un dîner ensemble après s’être perdus de vue pendant quelques temps. Mais à chaque tentative de se retrouver, les situations absurdes s’enchaînent, les obligeant à annuler à chaque fois. Probablement le film le plus léger de Buñuel, et également le plus drôle. Tout en prenant un malin plaisir à se moquer de la bourgeoisie, le réalisateur montrait avec ce film sa capacité à faire rire et revenait vers ses premiers films surréalistes. Son plus grand succès public.

 

LE FANTOME DE LA LIBERTE
avec Jean-Claude Brialy, Monica Vitti

Le fantôme de la liberté ressemble énormément dans sa construction à Un chien andalou, et est en cela le dernier grand film surréaliste de Buñuel. On y retrouve ces histoires, plus épisodes qu’histoires d’ailleurs, se succédant avec pour seul lien entre elles un personnage qui se retrouve mêlé aux deux scénettes, avec un procédé très proche de celui d’Un chien andalou où chaque scène, bien que radicalement opposée, s’enchaîne grâce à un élément commun. Le 3 mai 1808, tableau de Goya, ouvre le film et l’articule, le structure, malgré l’apparent désordre créé par cette succession vide de sens. On retrouvera d’ailleurs le tableau à la fin du film, comme une épanadiplose. Surréaliste, oui, sans forme et structure, certainement pas.

CET OBSCUR OBJET DU DESIR
avec Carole Bouquet, Angela Molina, Fernando Rey

Pour son dernier film, Cet Obscur objet du désir, Buñuel adapte le roman de Pierre Louys, La femme et le pantin avec encore une fois la malice et la lubricité qui le caractérisent. Un homme raconte aux passagers de son train ses déboires amoureux avec Conchita, femme dont il est éperdument amoureux mais qui le domine totalement et se joue de lui avec une aisance déconcertante. Buñuel joue avec le spectateur en donnant le rôle de Conchita à deux actrices, Carole Bouquet et Angela Molina, qui alterneront les apparitions de façon aléatoire tout au long du film. Il est bien difficile de posséder une femme aux multiples visages… Evidemment, Buñuel ne pouvait signer son dernier film sans rendre un dernier hommage au surréalisme qui l’a toujours habité et ce dernier film est constellé de détails absurdes. Lors de la dernière scène, l’on peut voir une femme recoudre une entaille dans un drap cerclé.

Lors de la première scène du premier film de Buñuel, on voit le réalisateur couper la lune en deux. Dans la dernière scène de son dernier film, une jeune femme recoud cette entaille dans une épanadiplose de l’œuvre du cinéaste. La boucle est bouclée, et le génie aux 100 casquettes peut tirer sa révérence.

Alexandre FOURNET

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