(Martin Scorsese, 1976)

Une balade dans les tréfonds de New York

Martin Scorsese est bien connu pour son attention aux décors. Il ne fait nul doute que Taxi Driver en est l’une de ses fiertés. De l’ouverture du film jusqu’au générique final, une véritable plongée nous est offerte dans le New York des années 1970, alors parcouru par le vice, la saleté, la prostitution, la drogue et la mafia. Un monde qui nous est dénudé à travers les yeux du personnage principal et narrateur, Travis. Absolument tout ce qui peuple les rues de la ville qui ne dort jamais est rendu accessible aux yeux du spectateur, notamment grâce aux nombreux travellings à bord du taxi jaune. Et pourtant, comment ne pas être saisi lors de ces longues balades de nuit avec Travis, par les néons et leurs réverbérations sur le sol pluvieux de Manhattan, le jeu avec les couleurs vives des rues new-yorkaises qui apparaissent et disparaissent au gré de notre balade ?

Ce spectacle, cette façon de peindre et dépeindre la vie à l’extérieur des murs, a largement dépassé le cadre de Taxi Driver. Si on retrouve déjà les prémices d’une tentative dans The Wire, c’est très certainement dans la série américaine d’HBO The Deuce – une de mes séries préférées – , qu’est rendu le plus vibrant hommage possible au film de Scorsese : Co-écrite et réalisée par George Pelecanos en duo avec l’ancien journaliste David Simon, la plongée dans la même époque et au même endroit que l’intrigue de Taxi Driver avec les personnages joués par James Franco, Maggie Gyllenhaal ou encore Chris Bauer s’avère être une très grande réussite.

The Deuce

En plus de cette expérience visuelle, la bande originale sonore du film a toute son importance : celle-ci est composée par Bernard Herrmann, qui, décédé avant la sortie du film, vient nous léguer son ultime œuvre. Pouvant passer d’une atmosphère pesante à une des plus légères, elle vient parfaitement épouser la vie mentale du jeune chauffeur de taxi. Cependant, quelque chose y est, à mes yeux, frappant. C’est l’inlassable répétition à quelques notes près des différentes parties qui la composent tout au long du film, comme une boucle dans le quotidien de Travis, dont on comprend malheureusement vite la fatalité.

Une longue descente aux enfers, qui vient briser un tabou sur la société américaine post-Vietnam

Dans ce drame de presque deux heures, Robert De Niro vient camper avec brio la vie d’un jeune vétéran des Marines ayant opéré au Vietnam, Travis Buckle. Sans emploi, loin de sa famille dont il offre rarement de ses nouvelles, le jeune new-yorkais est déprimé par la vie qui ne lui offre aucune perspective : il ne comprend pas quelle est sa place dans une ville qui le dégoûte un peu plus chaque jour. Son mal-être est tel qu’il n’en n’arrive plus à trouver le sommeil, alors, comme il le dit lui-même, autant rentabiliser sa nuit. « La solitude l’a suivi toute (sa) vie » : il est sans amis apparents, si ce n’est ses quelques collègues de travail qu’il a l’habitude de retrouver à la fin de son service dans un diner.

Travis Buckle est en réalité le symbole de ces militaires laissés abandonnés par la nation américaine au retour de la guerre du Vietnam, privés du soutien psychologique nécessaire dans leur reconversion à la vie courante. Ne se sentant pas concernés par les affaires courantes du pays, demeurant incompris par ses collègues à qui il exprime ses idées noires, ou en complet décalage quand il invite une femme à voir un film porno sur la 42e rue, tout laisse présager du gisement tragique du chauffeur taxi qui essaie d’échapper à la souffrance de son quotidien morne et monotone. Si la fin ne faisait guère de doute, tout comme le fait que le narrateur nage en plein délire lorsqu’il la raconte, tant elle ressemble à ce qui serait pour Travis, le monde qu’il a tant fantasmé dans son petit appartement, vous serez certainement saisis par l’alerte véhiculée par Scorsese sur ces jeunes livrés à eux-mêmes, l’esthétique à couper le souffle.  J’espère que vous serez aussi peinés et compréhensifs que j’ai pu l’être du sort que la vie a réservé à ce chauffeur de taxi, ainsi que pris par l’atmosphère unique des nuits new-yorkaises des années 1970.

                                                                                                                                                             Raphaël BALLI

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