Kheiron, 2018

« Dans la vie il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises herbes, il n’y a que des mauvais cultivateurs », c’est la phrase par laquelle commence Mauvaises herbes, le deuxième film de Kheiron, sorti en 2018 et dans lequel l’acteur-réalisateur a le prestige de jouer aux côtés de Catherine Deneuve et d’André Dussollier. Mauvaises herbes raconte l’histoire de Wael, un ancien enfant de la rue, venu se réfugier avec Monique en banlieue parisienne où ils vivent (ou survivent) de petites arnaques. Leur vie va basculer lors de leur rencontre avec Victor, une ancienne connaissance de Monique, qui échappe à leur escroquerie et qui usera du chantage à la non-plainte contre un travail bénévole de la part de Wael dans un centre nouvellement créé pour soutenir six collégiens à problèmes divers.

Cette comédie dramatique s’inscrit parfaitement dans le genre que Kheiron a développé dans son premier film : Nous trois ou rien (un film qui a rencontré le succès du grand public et des critiques dans lequel il raconte l’histoire de son père Hibatallah, résistant iranien au régime du Shah réfugié en France). Kheiron crée donc un genre où la comédie est l’essence du film tant tous les dialogues sont drôles, mais qui traite de sujets durs, importants, dramatiques. Le public rit dans les moments opportuns comme dans des moments plus sérieux. Mais Mauvaises herbes est par-dessus tout un film qui raconte une histoire triste et traite de sujets très graves avec une intelligence et une finesse rares. En effet, Wael, usant de tact et d’un grand art de la débrouille, réussit à ne pas faire sombrer ‘ses’ collégiens dans un ennui profond lors des moments qu’ils passent ensemble en leur faisant faire des choses « qui vont leur servir dans la vie de tous les jours »

Ainsi, alors qu’il joue le rôle d’encadrant de collégiens à problèmes, Wael devient le confident d’une fille auparavant touchée par son propre père et sera la première personne à qui elle réussira à l’avouer et grâce à lui, elle réussira à en parler à sa mère. Il devient le médiateur qui réconcilie deux garçons fâchés car ils n’étaient pas du même quartier. Ou encore le justicier anonyme qui exposera au grand jour un flic impliqué dans un trafic de drogue.

Vous trouverez maintenant 5 éléments de critiques rangés par ordre décroissant d’importance, bien évidemment à titre personnel :

Le duo à l’affiche :

Si les second-rôles ont été portés avec brio par un casting très réaliste, le trio à l’affiche est d’autant plus brillant, plus particulièrement le duo Kheiron-Deneuve, qui crève l’écran. Le charisme que l’on connaît de l’actrice accompagné de la dérision de Kheiron et de l’attachement que l’on a pour son personnage forment le mariage parfait pour porter ce film. L’actrice aux cinquante années de carrière incarne à merveille ce personnage aux multiples facettes, guidé par une tendresse et une douceur qui font passer toutes les horreurs que le script lui fait dire ou lui fait faire. Kheiron reste fidèle à lui-même, toujours dans la dérision, la finesse, l’humour et l’intelligence.

 Les sous-intrigues :

S’il est clair que la réinsertion de Wael et Monique au sein de la société est l’intrigue principale, de nombreuses sous-intrigues se chevauchent dans le film. Elles sont porteuses de messages forts et traitent de sujets sensibles. Une fois de plus le génie de Kheiron se retrouve ici. Le scénariste-réalisateur arrive à traiter de sujets graves (racisme, xénophobie, viol, inceste, harcèlement, haine entre cités) avec un humour fin et une banalité qui frappent le spectateur en lui montrant l’absurdité de nos actes au quotidien. Dans une interview accordée à France 24, Kheiron révèle que : « nous avons tous été racistes ou discriminants au moins une fois sans le savoir, et notre rôle [aux humoristes] est de pointer du doigt l’absurdité et la bêtise de ce qu’on peut parfois dire ou faire ». A méditer…

 Les rôles secondaires :

Indéniablement, le casting est excellent, au-delà du trio à l’affiche que j’ai évoqué plus tôt. Les enfants sous la responsabilité de Wael, Alban Lenoir qui joue le flic corrompu, Sarah dont Wael tombe amoureux ; tous ces personnages qui participent à l’intrigue sont très bien interprétés et le jeu d’acteur est d’un naturel impressionnant. Le spectateur s’attache rapidement aux jeunes en difficulté, différemment à chacun car tous ont une histoire et un tempérament qui leur sont propres. Une fois de plus, les acteurs arrivent à trouver le bon ton, la bonne émotion, la bonne expression à délivrer dans des situations bien souvent délicates. Les acteurs portent le genre de comédie dramatique que Kheiron développe avec brio.

Wael petit :

            L’histoire de Wael est celle d’un garçon des rues qui, un temps, a été pris sous l’aile d’une jeune bonne sœur, Monique, qui l’a accueilli, hébergé, éduqué et lui a appris le français. Le passé de Wael est présenté dans le film par une succession de flashbacks, très souvent juste après des scènes où l’on voit Wael et Monique au sein de leur intimité, se remémorant leur histoire. Le problème avec le personnage de Wael petit est qu’il vient prolonger un moment d’émotion, l’expliquer pour amener de l’empathie pour lui, alors que ce n’est pas nécessaire. Un préambule sur leur histoire au début du film (premières scènes ou après celle de l’escroquerie) aurait suffi et aurait tout de suite amené l’empathie recherchée. Les plans en miroir entre Monique qui fuit avec Wael poursuivis par des bandits (interprétés par les rappeurs Médine et Sofiane) et le policier corrompu tabassant Wael n’apportent à mes yeux rien de plus au film, si ce n’est que les deux rappeurs y figurent.

Les faux raccords et incohérences :

Je vous rassure, ils ne sont pas très fréquents dans le film. Un verre qui se retourne lors d’un goûter, le bouchon d’une bouteille de jus qui disparait, une pile de papiers qui s’agrandit et rétrécit lors d’un changement de plan. Ces faux-raccords peu visibles, que j’ai pris plaisir à trouver, ne sont pas graves, mais quelques incohérences m’ont intrigué, et ce au premier visionnage du film. Kheiron (scénariste du film) s’est permis quelques raccourcis scénaristiques qui m’ont dérangé. D’abord, la rencontre entre Victor, Monique et Wael : Victor, un retraité septuagénaire, rattrape Wael, jeune homme d’une petite trentaine d’années, qui fait semblant de voler le sac de Monique dans un parking de supermarché pour que cette dernière lui vole ses courses. Une rencontre faite ‘au hasard’, peut-être au hasard du scénario, mais le fait qu’elle soit fondée sur une incohérence pareille m’a personnellement posé problème ; d’autant plus qu’elle a lieu au début du film. De même, la rencontre de Wael avec Sarah à l’aéroport est assez improbable. Cependant, ces erreurs relèvent du petit, tout petit détail d’un très bon film.

Beaucoup de gens critiquent, ou même exècrent le cinéma français et en ont une très mauvaise opinion. Personnellement, je défendrai toujours le fait qu’il y’a du bon et du mauvais partout, et que tout est question de point de vue. Il ne faut pas se concentrer uniquement sur ce que le cinéma français fait de mauvais, mais plutôt sur ce qu’il fait de bon. En l’occurrence, le genre qu’a créé Kheiron est très plaisant à regarder et très intéressant. Mauvaises herbes est donc un très bon film, à voir seul, en famille ou entre amis, qui nous confronte aux dures réalités de la société avec beaucoup de légèreté et une grande finesse.

Mohamed BENNANI

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