Blade Runner

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Ridley Scott – 1982 (+1992,2007)

Si vous me demandez quel est mon auteur préféré, il y a de fortes chances que je vous réponde Phillip K. Dick. Cet homme a le don de me faire plonger corps et âme dans ses univers, et me pousse à me questionner non seulement sur le monde qui nous entoure, mais aussi sur soi-même. Assurément je vous dirais que parmi ses œuvres, c’est Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? qui m’a le plus marqué.  Alors vous ne serez pas surpris de savoir que Blade Runner est un film particulier pour moi.

Blade Runner a été réalisé par notre ami Ridley Scott en 1982. Enfin, de nombreuses versions sont sorties en réalité, notamment la « Director’s Cut » en 1992, et la version restaurée dite « Final Cut » en 2007. Comme beaucoup de personnes de ma génération, c’est la version de 2007 qui est tombée entre mes mains, c’est donc celle-ci que je vais chroniquer. Néanmoins, contrairement à beaucoup de personnes de ma génération, j’ai lu le livre très jeune, et je n’ai vu le film que longtemps après. Cette remarque a deux effets sur mon ressenti : tout d’abord, j’avais ma propre vision de l’univers présenté, la vision d’un enfant sans véritable référence S-F et qui ne connaissait rien du Hard-Boiled* ou du Néo-noir*.  Ensuite, comme tout lecteur, j’ai commencé le film en cherchant les références au livre d’origine.

J’entre alors dans le film et que vois-je ? Un nouvel univers, tel que je n’en avais jamais imaginé. Il est mélancolique, grinçant, un monde qui transmet une profonde solitude au milieu d’une masse grouillante. A la fois trop loin et trop proche de notre monde, cet univers touche. Vous l’aurez compris, la direction artistique de Blade Runner est pour moi sa première réussite. Il ne s’agit pas seulement de la photographie, mais aussi de la bande originale, un jazz atmosphérique futuriste qui nous fait voyager dès les premières secondes. Me voilà donc transporté, et Ridley m’a déjà convaincu. J’en oublie même très vite le second point : les références au livre. La trame principale est proche de l‘histoire originale, mais de nombreuses libertés sont prises, que ce soit dans l’intrigue ou la caractérisation des personnages. Et à ma grande surprise, je me détache aisément du livre.

Blade Runner est en effet loin du texte en lui-même, mais il doit sa réussite à sa proximité avec l’intention du livre. Malgré leurs différences, ces deux œuvres m’ont fait me questionner de la même manière et sur les même sujets : l’identité entre autres. Ridley Scott, et surtout les scénaristes Hampton Fancher et David W. Peoples, ne se sont pas contenté de poser le livre sur grand écran, ils ont compris et se sont approprié l’œuvre.

Ainsi je pourrais épiloguer sur encore d’autres qualités objectives du film : des personnages profonds portés par des acteurs incroyables, une intrigue haletante, une pondération du mystère, un développement intelligent de son univers… Mais je crois qu’il ne s’agit pas simplement d’une succession de réussites tangibles. Mais avant tout d’un film avec une alchimie, qui marque, qui construit. Le « monologue des larmes dans la pluie », la tirade de Roy Batty à la fin du film, illustre absolument cette idée. En quelques minutes, le temps se fige, et on ne peut se défaire de la trace que ces quelques phrases ont laissé. Il s’agit d’un film qui, comme le livre, ne nous laisse pas indemne. Un film duquel on ressort plein de question, et qui par-dessus tout nous laisse le droit de rêver, de créer ce qui suivra.

Peu d’œuvres m’ont marqué autant que celle-ci, et je n’ai pas ressenti une telle chose que presque 10 ans après, avec l’excellente série d’animation Cowboy Bebop. Il s’agit d’œuvres qui, en plus de divertir, nous font grandir. Et c’est bien trop rare pour ne pas le souligner.

Alors Mr. Scott, merci. Et en cet honneur, je vous pardonne presque Prometheus…

LEHMANN Thomas, 12/10/2020

*Les termes « hard boiled » et « néo-noir » sont deux genres, l’un appliqué à la littérature et l’autre au cinéma. Ils désignent tous deux une ambiance associée au crime, aux enquêtes musclées et aux personnages moralement ambigus le tout dans une ambiance désenchantée. Il s’agit là d’une définition très simplifiée pour vous donner une idée, alors n’hésitez pas à aller creuser le sujet !