Césars 2020 : retour sur une cérémonie sous haute tension.

Posted by in Evénements

Évidemment, il fallait en parler. Même si le cœur n’y est pas forcément, même si l’on se pose encore beaucoup (trop) de questions, même si l’on est surpris, voire indigné il faut en parler.

 

La semaine dernière dans le PPDA, ma consœur Anna Richardot avait très bien posé les bases de ce que serait cette 45èmeédition de la remise des prix dans son article « cette année, les Césars ne seront pas un long fleuve tranquille ». Outre les tensions liées au fonctionnement de l’Académie et sa remise en cause, c’est surtout un nom qui flottait dans l’air, pesant, véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus de l’audience : Polanski. En effet, son film J’accuseétait nominé dans 12 catégories différentes, et comptabilisait ainsi le plus de nominations cette année. Mais là n’était pas le cœur du problème : en dehors de l’œuvre, c’est surtout l’auteur qui était pris d’assaut médiatique. Le réalisateur avait été accusé en 1977 aux USA d’abus sexuel sur une fille mineure (de 13ans) : 6 chefs d’accusation retenus, dont viol sur mineur, sodomie, et fourniture d’une substance prohibée à une mineure. Résultat ? 90 jours de prison, dont il ne fera que la moitié pour bonne conduite (non vous ne rêvez pas). La justice américaine voulant réétudier son dossier, Polanski fuit en France où il n’y a pas d’extradition. En 2009, Polanski est arrêté en Suisse, et encourt toujours les poursuites engagées en 1977 auxquelles se sont ajoutées 11 plaintes d’autres personnes ; il est assigné à résidence depuis lors. Dans le sillage de l’affaire Weinstein et du mouvement #metoo (que le réalisateur s’était permis de qualifier d’« hystérie collective » et d’ « hypocrisie »), Polanski a été exclu de l’académie des Oscars en 2018. Enfin, l’annonce de la nomination du film J’accuse aux césars 2020 avait lancé une vague d’indignation d’une grande partie du monde du cinéma français.

Voilà donc l’ambiance qui pèse au sein de la salle Pleyel à Paris en ce 28 février 2020. Et l’ambiance va vite se détériorer.

 

Foresti la guerrière.

C’est l’impression que j’ai au lendemain de la cérémonie. Performance incroyable (meilleure que celle qu’elle avait fournie en 2016), entrée en scène flamboyante (avec cette reprise hilarante du Joker de Joaquim Phoenix), discours d’introduction déjà culte… « Je suis courageuse d’être là ce soir » dit la maitresse de cérémonie. En effet, il en fallait du courage. Déjà à l’annonce des nominés en janvier, l’humoriste avait fait savoir sa position sur l’affaire Polanski à travers un lapsus volontaire : « je suis accu… euh… J’accuse ! ». Elle était attendue au tournant. Et elle met d’emblée les pieds dans le plat : « qu’est-ce qu’on fait avec Atchoum ? », « Il faut qu’on règle un dossier sinon on va avoir un souci. Il y a 12 moments où on va avoir un souci ». En 45 ans de Césars, jamais personne n’avait été aussi irrévérencieux. J’applaudis.

« J’ai décidé qu’Atchoum n’était pas assez grand pour faire de l’ombre au cinéma français et au reste de la sélection ». C’est beau, c’est vrai. Elle continue dans ce style, et en remet une couche dès qu’elle en a l’occasion.

Ses sketchs sont ensuite plus légers : on la revoit haranguer Vincent Cassel, affublée d’une robe faisant d’elle un césar « pour pas que tu repartes les mains vides, Vincent ». Elle est forte. Très forte.

 

Le Palmarès : la consécration (attendue) des Misérables.

Les prix s’enchainent alors, interposés de sketchs et de discours.

Les Misérables cumulent donc 4 prix : meilleur espoir masculin (Alexis Manenti), meilleur montage, prix du public, et par-dessus tout, meilleur film. Le premier long-métrage de Ladj Ly est un coup de maitre, très beau, d’une maturité incroyable. Le cinéaste ne nous laisse aucun moment de répit dans ce polar haletant d’une cité de Seine-Saint-Denis, au bord de l’éruption, tiraillée dans la lutte entre la Brigade Anti-Criminalité et de jeunes délinquants (une seule bavure suffira pour tout déclencher). Ce film est une véritable claque. Ly nous plonge au cœur du réel, il éprouve nos nerfs jusqu’à l’embrasement final. « Le seul ennemi ce n’est pas l’autre c’est la misère », a déclaré le cinéaste en recevant sa récompense.

Au niveau des autres prix, pas de réelle surprise : prix de la meilleure actrice pour Anaïs Dumoustier dans Alice et le maire, prix du meilleur acteur pour Roschdy Zem dans Roubaix, une lumière, prix du second rôle féminin pour Fanny Ardent dans La Belle Époque, second rôle masculin pour Swann Arlaud dans Grâce à dieu, meilleure musique pour J’ai perdu mon corps de Dan Levy, meilleur scénario original et meilleur décor pourLa Belle Époque de Nicolas Bedos, meilleure photographie pour Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma (que l’on aurait bien vue rafler un peu plus de récompenses).

Pas de récompense par contre pour Hors Normes, avec Vincent Cassel, que l’on aurait aimé voir remporter un prix tant ce film est touchant et drôle à la fois.

 

Prix du meilleur réalisateur : et ce que l’on craignait le plus arriva.

Polanski couronné. La tension qui couve depuis le début de la cérémonie et qui parvenait à se contenir jusque-là tant bien que mal finit par imploser. Le silence s’abat sur la salle Pleyel. Une chape de plomb s’installe. 2 ou 3 applaudissements polis, très vite réprimés.

L’actrice Adèle Haenel (Portrait de la jeune fille en feu), qui depuis 3 mois fait elle aussi partie du mouvement #metoo, accusant le réalisateur Christophe Ruggia d’attouchements sexuels sur sa personne lorsqu’elle était adolescente, quitte la salle, furieuse, accompagnée de la réalisatrice Céline Sciamma et suivie de quelques autres personnes. « La honte !» lance-t-elle en sortant.

La maitresse de cérémonie Florence Foresti, qui jusque-là avait fait preuve d’un courage incroyable, ne reviendra pas sur scène suite à l’annonce, plus par rage et frustration que par lâcheté. A l’issue de la cérémonie, elle réagit dans sa story Instagram : « ECOEURÉE ». Les messages d’indignation se multiplieront à l’issue de la soirée.

J’accuse de Roman Polanski repart finalement avec 3 Césars, dont 2 (meilleur réalisateur et meilleure adaptation) sont directement décernés au réalisateur. Aucun membre de l’équipe du film n’était présente ce soir-là. La majorité des votants de l’Académie (on rappelle que seulement 35% de ses membres sont des femmes) a donc soit « séparé l’homme de l’artiste », soit voulu témoigner son soutien. Quelle qu’elle soit, j’ai toujours du mal (et je ne pense pas être le seul) à pouvoir concevoir cela. Le débat de l’indépendance de l’œuvre face à l’artiste semble bien être un leurre. Polanski lui-même affirme haut et fort que son cinéma est en lien avec sa vie, et ose même se comparer à Dreyfus à travers le prisme des « persécutions » qu’il prétend vivre.

 

Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il ne s’agit pas de censurer le film J’accuse à cause de son réalisateur. Pas plus qu’il ne s’agit de le lyncher lors d’une telle cérémonie. Qu’il soit un immense cinéaste ou un tout petit homme, il était ce soir-là un symbole. L’Académie aurait pu manifester son soutien, elle a décidé d’envoyer un tout autre message.

 

Cet événement sera un événement marquant, historique. Le monde du cinéma est, ces derniers temps, bien trop mis sous le feu des projecteurs pour ses scandales plutôt que pour ses œuvres. Le cinéma français apparait plus encore, et de plus en plus, fracturé.

 

Lucas Anérot