La Favorite

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(Yórgos Lánthimos, 2019)

Le cadre ? L’Angleterre en guerre du 18ème siècle. Les acteurs ? Olivia Colman dans le rôle d’Anne d’Angleterre, Emma Stone et Rachel Weisz dans celui des favorites. L’histoire ? Deux cousines rivalisent pour s’obtenir les faveurs d’une reine malade, dépressive. Véritable voyage au cœur de la royauté anglaise du début du siècle, La Favorite de Yórgos Lánthimos, s’apparente à un huit-clôt : les personnages évoluent dans un sublime château d’époque, dont la luxure dissimule à peine la noirceur des intentions de ses occupants.

 

Si le cadre est ancien, le film n’en reste pas moins actuel et imbibé du phénomène « MeToo ». A une époque profondément machiste, le réalisateur oppose des héroïnes féminines et féministes. Les femmes sont ici actrices de leurs sorts mais également de l’avenir de leurs pays. Elles ont de fortes personnalités qui leur permettent de mener la cour et les hommes selon leurs bons désirs. Manipulatrices quand il le faut, ambitieuses et surtout profondément libres, les femmes de La favorite sont inspirantes. Femmes dans leurs corps et dans leurs esprits, elles savent ce qu’elles cherchent et font en sorte de l’obtenir.

 

Cette satire noire, à l’image des meilleures fables de La Fontaine, ridiculise également la cour dans son fonctionnement et dans ses codes. Les nobles sont moqués dans leurs manières et leurs coutumes : de la course de canards à l’extravagance de leurs perruques en passant par leur maquillage farineux et théâtral, il est difficile de prendre au sérieux ces hommes et ces femmes qui décident de l’avenir du pays. On retrouve ainsi l’ironie piquante et l’humour noir de Yórgos Lánthimos, déjà présents dans The Lobster et dans Mise à mort du cerf sacré.

 

Quand le spectateur ne rit pas jaune, il est bluffé par la beauté des décors et la gestion de la lumière. Les costumes et les décors nous transportent dans le temps et nous donne presque envie de jouer les favorites. D’autant que le réalisateur maîtrise parfaitement les lieux, les robes et ses actrices, les sublimant par des jeux de lumière assez incroyable en utilisant uniquement un 35 mm* pour l’intégralité du tournage. Son trio féminin voit ses visages magnifiés puis torturés et remodelés selon le bon vouloir de l’éclairage, du lieu et de l’homme derrière la caméra : tour à tour aspergés de sang, couverts de crème pâtissière, déformés par la douleur ou par le plaisir, ou encore mutilés par l’ambition dévorante de certaines, ces visages ne cessent de se renouveler, donnant l’illusion d’un casting beaucoup plus imposant. Caroline Besse, journaliste pour Télérama, consacre d’ailleurs un article à ses « trois visages inoubliables » (https://www.telerama.fr/cinema/ces-visages-inoubliables-de-la-favorite,n6125089.php)

Rachel Weisz as « Rachel Ashley » in MY COUSIN RACHEL. Photo by Nicola Dove. © 2016 Twentieth Century Fox Film Corporation All Rights Reserved

 

Le passé de ces trois femmes n’est pas glorieux, leur avenir non plus et c’est ce qui les rend si vivantes, si femmes, si humaines. Le spectateur ne cesse ainsi de changer de camps. De la reine dépressive, à la cousine innocente ou l’effronterie de la favorite, il s’attache et s’identifie librement. Il joue le rôle de la reine. Il n’est plus simple spectateur du film, il devient acteur, arbitre de la rivalité des deux femmes et lorsqu’il cherche à déterminer sa favorite, son immersion dans le film devient totale.

 

 

* Le 35 mm est le format standard et traditionnel du cinéma. Il offre une lumière plus naturelle et une certaine instabilité dans la prise de vue. Il fait face aujourd’hui à la concurrence du numérique. Certains réalisateurs lui restent néanmoins fidèles comme László Nemes, réalisateur du Fils de Saul.

« Utiliser la pellicule argentique 35 mm et un processus photochimique à toutes les étapes »

« Seul moyen de préserver une instabilité dans les images et donc de filmer de façon organique ce monde »

« L’enjeu était de toucher les émotions du spectateur – ce que le numérique ne permet pas. »

 

Mathilde Maier