Ever After

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Andy Tennant, 1999

Vous connaissez tous, je l’imagine, l’histoire de Cendrillon, jeune fille orpheline qui n’a pour parente que la seconde épouse de son père, et pour fratrie deux demi-soeurs absolument odieuses. Dans le film d’Andy Tennant, l’histoire change mais il s’inspire essentiellement de la version la plus connue de Cendrillon (pas celle de Disney entendons nous bien). Dans la “vraie” version, Cendrillon perd son père peu de temps après qu’il se soit remarié et reste donc avec sa belle-mère et ses deux demi soeurs dans la grande maison, que la belle-mère s’approprie immédiatement. Vénale, elle dilapide la fortune de la famille de Cendrillon et s’endette tellement qu’elle doit revendre les affaires de la famille. Cendrillon est reléguée au rôle de servante dans sa propre maison. Mais tout change le jour où grâce à l’aide de sa marraine la fée, elle rencontre le Prince du royaume et finit par l’épouser grâce à un soulier qu’elle a perdu au bal et qui a permis au Prince de la retrouver. Les deux demi-soeurs qui avaient tenté d’enfiler le soulier en se coupant un bout de pied dans le but d’épouser un membre royal, se font finalement crever les yeux par deux colombes qui avaient découvert leur supercherie.

Notre histoire à nous est beaucoup plus réaliste, et aussi beaucoup moins sanglante.

 

Tout commence dans une grande maison de maître, en plein coeur de la renaissance, dans une ville de France qui, d’après le contexte, doit se trouver à quelques kilomètres de Paris. A l’âge de 8 ans, Danielle de Barbarac voit son père mourir d’un arrêt cardiaque, peu de temps après avoir épousé la baronne Rodmila de Ghent. La petite doit alors rester seule avec cette marâtre sévère et vénale, traumatisée par la mort récente de son mari à qui elle crie lors du drame “ne m’abandonnez pas ici !”.

C’est sans oublier Marguerite et Jacqueline, les deux filles de la baronne du même âge que Danielle, touchées elles aussi par cette tragédie. Pendant dix ans, Danielle doit travailler pour la baronne avec ses anciennes domestiques. Comble de l’horreur, celle-ci a vendu l’un des anciens domestiques de la maison à Jacques Cartier pour éponger ses innombrables dettes…

La baronne vous l’aurez compris, est un personnage odieux. Pourtant un accès d’humanité qui ressort d’elle nous est montré dans ce film, ce qui est profondément intelligent puisqu’il nous permet d’appréhender ce personnage avec du recul en n’oubliant pas que tout être n’est jamais totalement noir.

 

Quant aux deux filles, l’une “capricieuse, cruelle et égoïste” comme la qualifie Danielle, et l’autre  gentille et douce, elles font pendant l’une à l’autre et donnent un véritable équilibre à la relation entre les protagonistes.

 

 

Enfin le Prince, est un personnage clé de l’histoire puisqu’il se confronte dès les premières minutes à une Cendrillon moderne qui bouleverse par ses paroles, les codes de la société.

Le Prince est décrit comme un enfant capricieux, qui souhaite s’enfuir de “sa cage dorée” dans laquelle il est enfermé depuis trop longtemps. Elevé parmi les riches, il n’aime pas se frotter au “commun des rustauds”, les problèmes du peuple ne l’intéressent pas et pour lui, le monde doit être divisé en deux catégories, riches et pauvres. Danielle lors de sa rencontre avec lui va bouleverser sa vision du monde car elle aussi est une domestique. Ce duo qui en apparence semble réduit à une folle romance est en fait l’image d’une réconciliation entre les classes sociales, dont le clivage était particulièrement marqué lors de la renaissance. Danielle et Henri on tous les deux lu Utopie de Thomas More, et c’est cette lecture combinée à la force de conviction politique et sociale de Danielle qui vont faire évoluer le personnage du  Prince. Les thèmes, à cette époque cruciaux, du mariage arrangé, de l’éducation pour tous, et de la proximité entre les plus riches et les plus démunis, mais aussi de l’égalité des sexes sont au coeur de l’histoire de Cendrillon, qui n’est finalement qu’un prétexte pour faire passer un message de paix et de tolérance.

 

Bien entendu, pas de marraine la bonne fée ni d’animaux qui parlent, ni encore de citrouille magique. Ici les amis de Danielle sont les domestiques, son ami d’enfance Gustave mais aussi et surtout, Léonard de Vinci. Andy Tennant introduit des personnages historiques pour nous placer dans un contexte spécifique afin de rendre plausibles l’histoire et le point de vue de Danielle face à la condition des plus pauvres.

Malgré quelques anachronismes, Andy Tennant sait nous plonger dans une époque et nous invite à faire les liens entre chaque fait ou personnage historique pour nous ramener au contexte, afin de rendre l’action la plus réaliste possible. Un pari réussi puisque l’on situe aisément l’action au début du XVIeme siècle lorsque Francois 1er règne encore et que son successeur Henri II est prêt à monter sur le trône. Dans le film, le prince Henri a pour père le roi François, Léonard de Vinci dévoile sa Joconde et Jacques Cartier embarque pour les Amériques. Rien n’est laissé au hasard quant aux détails : le Prince joue à la paume (ancêtre du tennis), il organise des bals masqués (très en vogue sous François 1er), Leonard de Vinci présente ses inventions révolutionnaire au prince, et il peint un portrait de Cendrillon, qui est en fait La Scapigliata, un véritable tableau de lui.

Le scénario de ce film est d’une admirable simplicité, les dialogues sont frais et modestes malgré les profonds sujets qu’ils évoquent. Le réalisateur allie légèreté, douceur et émotions, et malgré le caractère romantique de son film, en fait quelque chose d’intelligent et de réfléchi, loin d’une simple comédie à l’eau de rose. Difficile d’oublier dans ce film, le casting de choix qui présente Drew Barrymore comme la jeune et douce Cendrillon, Anjelica Huston comme la marâtre avide et sans coeur, Dougray Scott comme le jeune prince insouciant, et surtout Jeanne Moreau, dans le rôle de la femme qui raconte la véritable histoire de Cendrillon…

Elisabeth BACONNET