La Corde

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(Alfred Hitchcock, 1950)

La corde est un film en huis clos réalisé par Alfred Hitchcock en 1950. Depuis ses débuts, Hitchcock nous habitue à des mises en scène de crimes prémédités et parfaitement maîtrisés, en faisant voir l’avant, le pendant et l’après. La corde a cette particularité de commencer par le pendant, et de centrer toute son intrigue sur l’après.

Un soir comme les autres de l’année 1950, dans un bel appartement de New York, Brandon et Philip décident de supprimer leur ami David. Le moyen ? Une corde. Le motif ? La conception nietzschéenne reconnaissant le droit des êtres supérieurs à tuer les êtres inférieurs, théorie qui leur a été enseignée par leur professeur, Rupert.

Les deux amis décident d’organiser une soirée en l’honneur de leur macchabée (David donc) tout fraîchement assassiné. Ils invitent la famille de la victime, sa petite amie, mais aussi et surtout, leur professeur, Rupert. Un dîner des plus cyniques puisque tous les invités vont manger sans le savoir… sur le mort !

Car la mise en scène de base n’étant pas assez piquante pour nos deux amis, ils décident de se servir du coffre dans lequel ils ont enfermé le cadavre de leur cher ami, comme table à buffet. Un dîner bien macabre s’il en est, enrobé pourtant d’une atmosphère conviviale et détendue.

Ce film n’est pas seulement tragique, il est drôle. De l’humour noir à la Hitchcock parfaitement maîtrisé, et qui permet au spectateur de se mettre dans la peau des meurtriers d’une façon à la fois amusante et malsaine. Le spectateur et les coupables sont les seuls au courant de ce que personne ne sait. Le moment est jubilatoire pour nos deux personnages : l’être inférieur dont tout le monde ignore le décès, se fait, passez moi l’expression, manger dessus par sa propre famille. Ces obsèques déguisées en soirée entre famille et amis font de ce film un pilier du cinéma en matière d’humour noir, car même du point de vue du spectateur, il est difficile de ne pas être amusé de la situation, qui s’apparente visiblement plus à un gag qu’à un meurtre “sérieux” et préparé avec soin, comme dans Le crime était presque parfait du même réalisateur.

Mais n’oublions pas que l’on reste dans le thriller et que le thriller, même s’il est cynique laisse un sentiment d’horreur, et à plus forte raison dans ce film. Car l’idéologie colportée par les instigateurs du meurtre est la même que l’idéologie nazie visant à épurer la population, un sujet qui à l’époque, traumatisait encore les consciences…

Ce film est une perle rare, dans la mise en scène comme dans les dialogues. Hitchcock nous  réalise un film qui donne l’impression d’un seul plan séquence pendant toute sa durée, alors qu’à l’époque les moyens ne permettaient absolument pas de tourner un film en un seul plan séquence, une prouesse originale et innovante dans le cinéma des années 50. La corde nous offre une vision du monde post-guerre déconstruite avec des personnages dérangés dont les idéaux décousus se concrétisent par des actes dont ils n’ont pas conscience de la gravité.

À regarder avec une bonne dose de second degré et beaucoup de discernement.

 

Elisabeth BACONNET