LORE

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(Cate Shortland, 2013)

Lore, c’est d’abord un prénom. Celui d’une jeune fille en passe de devenir une jeune femme brutalement, sans ménagement, au cœur d’une Allemagne désolée et déchirée. Son destin, fille de général allemand nazi, c’est d’abord la fuite. La fuite du passé criminel et coupable de ses parents qui ont sympathisé avec Hitler, qui ont participé à sa réussite et qui doivent échapper aux représailles qui menacent de sévir, alors que la chute du Fuhrer s’annonce imminente. Très vite rattrapés par une sentence sans appel, Lore, sa sœur, ses frères jumeaux et Peter, le petit dernier, se retrouvent orphelins réfugiés au beau milieu de l’immense campagne Allemande. En héritage, l’incompréhension de ce qui se passe, mais aussi un unique but, celui de rejoindre leur grand-mère au-delà de Hambourg. La fratrie se lance alors, dans une traversée résignée et désespérée de l’Allemagne. Un périple qui s’accompagnera d’une rencontre bouleversante pour Lore, celle de Thomas, un jeune juif silencieux qui les suit jusqu’à ce qu’il leur apporte de l’aide, enfin.

Cate Shortland signe ici un film fascinant ayant pour sujet une zone d’ombre de la Seconde Guerre mondiale. En effet, thème déjà éculé et revu de multiples fois dans le cinéma, la fin du régime nazi est ici racontée sous un point de vue différent. La caméra se concentre sur les bourreaux, ceux que la décence interdirait de voir en victime. Mais la facilité d’une vision manichéenne se voit contournée. Les parents nazis de Lore exhibent des corps fatigués et décadents. On en vient presque à ressentir de la pitié à leur égard, sentiment inconfortable pour le bien-pensant. Sans prendre parti, Cate Shortland, à travers Lore, illustre la dualité de l’Allemagne bercée de convictions et, soudain, confrontée à une réalité, une mise à nue honteuse de ses faits. En effet, tout comme pour l’Allemagne à cette période-là, impossible de savoir ce que ressent cette jeune femme, toute en silence et impassibilité. Inconsciente ou impitoyable, douce ou violente ? Qui est Lore, l’adolescente qui va découvrir le désir sexuel en même temps que la mort ? aucun indice n’est donné. Seule la beauté des silences, les gros plans sur l’anatomie des personnages, les cadres resserrés et les mouvements de la nature environnante, comblent les questions restées sans réponses. La permanence du rouge et du bleu, quand elle n’est pas interrompue par les paysages grandioses, froids et verdoyants des forêts allemandes, est comme un fil rouge qui vient confirmer la dualité du long-métrage. Nichées en attraction et répulsion, nos émotions sont mises à l’épreuve alors que les images de cadavres filmées avec autant d’esthétisme que le vent dans les feuilles des arbres, nous imposent le sublime. Dans ce film, tout a une importance. Le noir de la teinture utilisée par une paysanne symbolise le deuil d’une Allemagne qui a perdu son tyran. Un noir qui tache la peau de la fratrie comme les crimes de leurs parents ont tâché leur vie.

Au final, la tension et la beauté, qui règnent dans ce film secret, où tout n’est que murmure, regards durs et appuyés, sont transcendées par la musique de Max Richter. En un mot, Lore est un film sincère, réaliste, qui sort des sentiers battus et qui mérite d’être vu.

Nota bene : à regarder en version originale : le film serait dénaturé sans la fermeté et la douceur de la langue allemande.

Julie Seguin, gagnante du concours de critiques de Septième Art