Ghost Dog : la voie du samouraï

Posted by in Films

(Jim Jarmusch, 1999)

L’ensemble des principes fondamentaux d’honneur et de vertu qui guident la vie des guerriers du Japon féodal est connu sous le nom de bushido, ou littéralement, « voie du samouraï ». Ghost Dog (Forest Whitaker), tueur à gages d’une ville anonyme du New Jersey, est passionné par ces principes anciens, autour desquels il ordonnance ses jours : une existence solitaire et dérobée, passée au faîte d’un immeuble fatigué, parmi les pigeons. Inféodé à un mafieux italien auquel il devrait la vie, Ghost Dog réalise pour lui des missions avec un professionnalisme à toute épreuve, jusqu’à commettre l’impardonnable erreur qui lui mettra à dos le parrain local. Dès lors décidée à l’éliminer, la mafia poursuivra Ghost Dog partout.

Après les prisonniers de Down by Law (1986) et les résidents de l’hôtel malfamé de Mystery Train (1989), Jim Jarmusch pose ici encore son regard méditatif et bienveillant sur le destin de marginaux, d’oubliés du monde. Dans une ambiance envoûtante, cadencée par la bande originale de RZA (fondateur du Wu-Tang Clan), les personnages évoluent chacun dans leur cocon, isolés de tous, mais surtout les uns des autres. Ghost Dog, bien sûr, est condamné à la solitude de par son métier de hors-la-loi et le code de conduite ascétique qu’il s’impose. Mais c’est aussi le cas des mafiosi qui le poursuivent, reliquats fiers et ridicules d’un système dépassé, de son meilleur ami Raymond (Isaach de Bankolé), dont la non-maîtrise de l’anglais l’empêche d’être compris de tous, ou même de la petite Pearline (Camille Winbush), enfant perdue parmi les adultes.

Pourtant, malgré les différences ou les différends qui éloignent ces héros, ils composent ensemble un univers d’une complétude remarquable, un petit monde à la fois impitoyablement réel et doucement poétique, violent et tranquille, sensé et saugrenu. Jarmusch joue avec talent des codes du film de gangster, les poussant tantôt à leur extrême précellence, tantôt à la plus absurde dérision.

Confirmant son immense virtuosité d’interprétation déjà entrevue dans Good Morning Vietnam (1987) et Bird (1988), Forest Whitaker campe ici un Ghost Dog d’une finesse touchante, noctambule urbain et bandit au grand coeur, entièrement dévoué à suivre la voie qu’il s’est choisie.

Ghost Dog est un film d’auteur mais aussi un film grand public qui, même lorsqu’il divertit, conserve élégance et spiritualité. Entre action, méditation, humour et désespoir, l’histoire d’un individu y prend la forme du récit universel de mondes déclinants et déphasés, laissant dans l’esprit du spectateur le souvenir d’un bonheur aigre-doux…

Tahani SAMIRI