Ce que le jour doit à la nuit

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(Alexandre Arcady, 2012) 

Ce que le jour doit à la nuit est un film français inspiré du best-seller éponyme de Yasmina Khadra, réalisé par Alexandre Arcady. Le choix des acteurs principaux a été fait avec justesse : les deux premiers rôles sont captivants. L’acteur Fu’ad Aït Aattou (visage presque inconnu du cinéma français) : doux et tiraillé ; et Nora Arnezeder : assurée et percutante. Le personnage principal narre sa propre histoire en livrant les détails de son existence à Oran puis à Rio Salado. Sa voix, qui parvient à transmettre l’intensité du personnage, accompagne le spectateur pendant ces 2H39 de film.

C’est l’Algérie coloniale des années 1930 aux années 1960 que va mettre en scène le réalisateur.  Le protagoniste, Younes, est un jeune algérien qui devient Jonas dès lors qu’il est confié à son oncle, qui va l’élever comme un pied noir à Oran puis à Rio Salado. La ligne directrice du film est profondément historique : le film s’ouvre sèchement avec la bataille de Mers-el Kébir en juillet 1940 (celle qui va faire perdre à la famille non seulement toutes ses récoltes, mais, qui va surtout tuer la mère et la sœur de Jonas), puis la guerre d’Algérie. C’est cette première bataille qui signe « un nouveau départ » pour Jonas. Ce nouveau départ ne lui permettra jamais de se sentir complètement pied-noir, contrairement aux quatre amis avec lesquels il se lie dès l’enfance.  Les deux prénoms de Jonas, l’un arabe, l’autre français, ne sont que la coquille d’une identité elle-même scindée, presque dédoublée. Viscéralement fidèle à ses origines, il ne perdra jamais son cœur dans sa nouvelle existence, et surtout lorsque les colons iront lutter contre l’indépendance de l’Algérie.

A cet horizon historique (et même politique), fait écho une histoire d’amour. Ce que le jour doit à la nuit est un film sur l’amour du « plus beau pays du monde », comme le dit un des amis de Jonas. Ce film montre à quel point l’amour peut provoquer agitation, violence et meurtres. Se combine à l’amour d’un pays, une histoire amoureuse, non moins réelle : celle de Jonas et d’Emilie. Cet amour aussi impossible qu’intense, fait inlassablement écho à l’histoire. C’est l’amour de Jonas pour Emilie qui l’empêche d’être avec elle ; c’est son amour pour son « sang » qui l’empêche de saisir entièrement la position de ses amis dans cette guerre. Parce qu’il est tiraillé entre fidélité et l’existence qu’il mène, qu’il s’agisse de l’amour qu’il porte à son pays, ou de l’amour qu’il porte à cette femme, il ne parviendra pas à saisir entièrement l’essence de ce qu’il est et de ce qu’il ressent. L’amitié a une place importante dans ce film : l’amour qu’ils se portent les uns pour les autres est plus fort que les préjugés et les différences. Le film évolue dans un décor plein d’images, de couleurs, et de souvenirs. Le spectateur entretient une proximité avec le personnage principal, et parvient ainsi à saisir toute la complexité de cette guerre et de la façon dont elle le glisse entre deux mondes : celui de ses origines, et celui qui l’a façonné.

Ce film sonne comme le cri d’une Algérie meurtrie par la guerre. Finesse des dialogues, force des idées, et beauté des paysages : ce film est enivrant.

Annabelle ANQUEZ