Eperdument

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(Pierre Godeau, 2016) 

« Eperdument » signifie : violemment, follement, dépourvu de toute raison. Les deux protagonistes vont se livrer à cet amour. Eperdument met en scène le roman de Florant Gonçalves, Défense d’aimer, dans lequel il raconte comment, alors qu’il est directeur de prison, il tombe amoureux d’une des détenues. Pierre Godeau, le réalisateur, fait le choix étonnant de deux acteurs plus que différents. Et la combinaison marche plutôt bien : Guillaume Galienne dans le rôle de Jean, le directeur de prison, qui ne parviendra pas à mesurer l’ampleur de son amour ; et Adèle Exarchopoulos, magnétique et instinctive. Si Adèle parvient à transmettre son attitude sensuelle et presque bestiale à Guillaume Galienne, acteur habitué de rôles comiques, ce n’est toujours pas ce film qui la sortira de son registre habituel. Très rapidement, le spectateur se rendra compte qu’il assiste à une histoire d’amour qui se construit pour s’écrouler, dont la seule issue ne peut être heureuse : leur amour est condamné alors même qu’on le voit se former.

La complexité de Jean est à noter : comment, bien que marié et père d’une fille, directeur de prison dont l’autorité ne parait pas pouvoir être remise en doute, dont la morale semble a priori solide, parvient-il à sombrer si facilement dans une passion destructrice ? Ce sentiment dévastateur semble si facilement faire vaciller le travail de toute une vie. Tout ce qui a été bâti : la famille, le travail et sa propre liberté, morale et physique peut s’écrouler. On n’est plus libre lorsque l’on doit prétendre être un autre, lorsque l’on doit embrasser sa femme le soir alors qu’on a cédé à ses pulsions plus tôt. Lorsque nous sommes obligés de mentir. Et c’est presque dérangeant d’assister à l’auto-destruction du protagoniste et la destruction de son entourage avec cette facilité. Finalement, on se demande lequel des personnages est le plus enfermé : Jean dans ce qu’il pense être de l’amour ? Ou Anna en prison ? Si l’une a déjà tout perdu, l’autre a tout à perdre.

Pâle copie d’un dilemme racinien, Eperdument retrace le combat intérieur de Jean face à cette passion qui le ronge et l’incite à prendre le risque de tout perdre pour céder à la tentation. Et la tentatrice est de taille : manipulatrice et déraisonnée, Anna est avant tout condamnée pour un crime qu’elle a commis. Et le film ne s’attarde jamais sur ce qui pourrait sembler pour quiconque qui ne connait pas l’affaire à laquelle elle est mêlée, un « détail ». Le film ne dit jamais pourquoi le personnage qu’incarne Adèle Exarchopoulos est en prison. Le réalisateur choisit de faire taire le crime de son héroïne, renommée pour le film Anna (elle s’appelle en réalité Emma). En réalité, elle a servi d’appât dans le meurtre antisémite d’Ilan Halimi en 2006, commis par le « gang des barbares ». Ainsi Pierre Godeau choisit de ne retenir que cet amour, aussi interdit que malsain. Mais alors, il perd toute une dimension de la personnalité d’Anna (qui se révèle parfaitement lors de la scène finale) : celle de la manipulatrice. Pierre Godeau extrait les éléments du réel, pour nous déconnecter de la réalité elle-même. Pour nous faire comprendre que cette histoire d’amour n’aurait pas eu lieu dans un autre cadre que cette hétérotopie qu’est la prison. Ainsi cette volonté de s’affranchir du réel sert et dessert le film : il veut conquérir une dimension universelle en se concentrant sur une histoire d’amour dans le milieu carcéral, mais omet la personnalité d’Anna.

Annabelle ANQUEZ