1984

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(Michael Radford, 1984)

« Big Brother is watching you » : une phrase devenue si célèbre, dont on oublierait même la genèse.  Issue du film 1984, une autopsie du totalitarisme réalisée avec précision, cette phrase désigne l’absence la plus complète de liberté. Le défi du réalisateur, Michael Radford, était de taille : adapter au cinéma le chef d’œuvre de George Orwell du même titre. Ce film est sorti en novembre 1984, tandis que l’œuvre d’Orwell est parue en 1949. Donc si le film n’a pas le caractère visionnaire du roman, son message n’en est pas moins assuré. Le film retranscrit avec force une atmosphère pesante grâce à un jeu d’acteur froid, presque désincarné. Si le jeu d’acteur de John Hurt est admirable pour représenter la douleur physique, l’acteur est plus difficilement crédible dans la passion à laquelle il se livre avec un autre personnage majeur, Julia. Michael Radford a privilégié un script au plus près du livre : la description du système totalitaire est presque clinique, les moments intimes rythment l’action et semblent être les seuls moments où la pensée libre a encore sa place. Lors des autres moments du film seuls l’oppression, la dictature de pensée, et Big Brother font loi.

Le contexte est clair : l’Océania est en guerre contre l’Eurasia, et « elle l’a toujours été ». Winston Smith travaille pour le ministère de la vérité. Rapidement, le visage de Smith nous parait différent des autres. Il semble étrangement faire partie d’un monde qui lui échappe, dont il ne parvient pas à saisir la substance. Pourtant, et c’est toute la complexité du personnage, il prend activement part aux réunions des membres aliénés par Big Brother, il crie contre les criminels de la pensée et scande avec un réflexe déconcertant ces slogans : « la guerre c’est la paix », « la liberté c’est l’esclavage », « l’ignorance c’est la force ». Quand bien même, une résistance lui semble être intérieure. Une voix qui lui appartient lui souffle qu’il ne sera jamais profondément comme les plus convaincus. Julia est comme lui, et ils semblent se rencontrer sur ce seul sentiment de ne pas faire partie de la masse. Ainsi, ils se trouvent, discutent de leur dissidence, de ce que le système ne pourra jamais faire sur leur pensée, partagent leur crime (le crime d’une relation sexuelle entre membres du Parti). Et c’est alors que Julia dit cette phrase pleine de sens : « Le pouvoir est de déchirer l’esprit humain en morceaux que l’on rassemble ensuite sous de nouvelles formes que l’on a choisies ». Le pouvoir d’un régime totalitaire, c’est d’annihiler la capacité de réflexion d’un individu. Lorsque l’esprit ne lui appartient plus, le régime a gagné.

La dernière partie du film est la plus intéressante (et par ailleurs la plus ressemblante au livre). On comprend alors que parfois, lorsque la douleur physique prend trop de place, l’esprit cesse de se battre, il abandonne. Il s’agit d’épuiser l’Homme, ne le faire sentir que corps, pour que l’âme et la pensée puissent abdiquer. Le totalitarisme et les régimes dictatoriaux se servent du corps pour atteindre l’âme. Pour que plus rien ne puisse être important que sa propre préservation physique. Pour que la pensée ne soit plus sienne, pour qu’on accepte qu’elle nous échappe, pour qu’on accepte de la livrer. La vraie résistance ne peut plus être morale, elle devient physique.

Et c’est la phrase de Primo Levi qui peut décrire au mieux cette dernière partie, mais plus largement, ce film « Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d’un homme. En un instant, dans une intuition quasi prophétique, la réalité nous apparaît : nous avons touché le fond ».

Ainsi, ce film dystopique met en scène, grâce au chef d’œuvre d’Orwell, le pouvoir du totalitarisme sur l’esprit.

Annabelle ANQUEZ