Jeune et Jolie

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(François Ozon, 2013)

Elle sort du métro. Son visage assombri par la noirceur de ce lieu s’illumine peu à peu. Ses yeux bleus se révèlent et fixent la lumière du jour. Le vent de l’extérieur caresse ses cheveux. La mélancolie semble ancrée en elle alors qu’elle passe d’un pas lent la porte de l’hôtel. Isabelle, dix-sept ans connaît bien cet hôtel. Elle y rejoint son client. Alors qu’elle traverse le couloir, les néons éclairent un à un son visage. Elle porte une jupe et un chemisier dont deux boutons sont dégrafés. Elle est jeune et jolie. Dans le lit avec cet homme, elle semble vivre. Enfin. Son visage angélique baigné par le soleil, sublimé d’un rouge à lèvre s’éveille alors sous les draps de satin écarlates. Sa bouche s’entrouvre, ses cheveux dansent tandis que sa main les caressent. Elle jouit, elle vit enfin dans le lit aux cotés de cet homme. Puis elle se douche machinalement, se savonne rapidement comme pour enlever la crasse accumulée par le travail qu’elle vient de réaliser. Elle ne veut plus avoir les traces du sexe de cet homme. Elle retire la buée sur le miroir de la salle de bain et se contemple. Ses traits son gracieux, son visage pâle et ses lèvres charnues. Son client l’attend sur le lit. « Tu es majeure au moins ?  lui demande-t’il. Évidemment. J’ai eu dix-huit ans cet été. » ment-elle. Elle récupère l’argent, le recompte. Il y a bien plus que convenu. Son cœur s’accélère. Elle se retourne vers l’homme, s’approche et soupire « Merci » avant de déposer un baiser sur ses lèvres. Elle valait plus cette fois.

Jeune et jolie est un film de François Ozon sorti en 2013 à l’occasion du Festival de Cannes. Marine Vacth incarne Isabelle, une jeune lycéenne de dix-sept ans issue d’une famille aisée qui décide de se prostituer. François Ozon y dépeint une jeunesse actuelle avide de risques et de sensations. La pari de présenter au Festival de Cannes un film sur la prostitution, qui est encore un sujet tabou et très controversé, était risqué mais celui-ci a plu. Isabelle n’a pas besoin de l’argent de ses passes. Mais celui-ci a une valeur symbolique importante. Il est au centre de l’acte. « Ce que j’aimais c’était prendre rendez-vous, discuter sur Internet, parler au téléphone, écouter les voix, imaginer des choses et puis aller découvrir l’hôtel, pas savoir sur qui j’allais tomber… C’était comme un jeu. Quand j’y pensais à la maison, ou au lycée, j’avais envie de recommencer. ». Sur quatre saisons, on découvre comment une jeune adolescente belle et désabusée s’abandonne à la prostitution, sans laquelle elle ne semble pas tout à fait vivante.

Ce film a une dimension poétique magnifique à travers les plans lumineux du corps nu de Marine Vacth mais aussi grâce à une B.O. offrant un piano mélancolique signée Françoise Hardy. Dans la première partie du film, la prostitution est rendue presque glamour, attirante bien que dangereuse. On assiste néanmoins dans un second temps à la déchirure de la relation mère-fille. Géraldine Pailhas incarne la figure maternelle aimante et protectrice. Sa vie se brise lorsqu’elle ne reconnaît plus sa fille. Nous faisons alors face à une mère perdue, ne sachant comment réagir face à son enfant qui n’est plus celui qu’elle connaissait. Elle ne comprend pas pourquoi sa fille « fait la pute » – comme Isabelle aime à le dire – alors qu’elle peut lui payer tout ce qu’elle désire. Face à sa détresse elle perd parfois même le contrôle de ses émotions et devient violente avec Isabelle. C’est en ce sens que Jeune et jolie offre bien plus qu’un film beau. Celui-ci apporte également une dimension sociologique forte et actuelle. Les réseaux sociaux permettent aux adolescents d’avoir accès à des possibilités inexistantes auparavant et les dérives sont nombreuses. D’après François Ozon, ce film a permis à des parents de communiquer avec leur enfant et d’avoir une réelle discussion sur la prostitution et plus largement sur les dangers d’Internet.

Le tabou est certes encore profondément ancré et est loin d’être mort mais c’est ce genre de films qui permet peu à peu de le mettre à mal et d’en parler. Finalement, Jeune et jolie est un film dramatique, beau et touchant. L’ivresse poétique liée au sexe et à l’argent côtoie la réalité difficile des relations parents-enfants et c’est en ce sens que je vous recommande vivement ce film.

Samuel Kerneis