Master of None

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(Aziz Ansari & Alan Yang, 2015)

S’il fallait un mot pour qualifier Master of None, ce serait l’intelligence. Dans la forme comme dans le fond, cette série diffusée dès 2015 a su naviguer entre légèreté et profondeur avec une habileté rare et – presque – sans jamais perdre son esprit moderne et divertissant.

La série s’articule autour de Dev, un trentenaire new-yorkais, de ses amis, de ses amours, de sa famille, de son travail… de son quotidien somme toute assez ordinaire. Le quotidien d’un « jack of all trades, master of none » (« bon à tout, bon à rien »).

L’intelligence des thèmes abordés est la première qualité de cette production Netflix. Des thèmes universels de l’amitié ou des relations amoureuses aux thèmes plus spécifiques et politiques de la représentation des minorités, de la place des femmes… la série invite à une véritable réflexion sur le monde d’aujourd’hui, tel qu’il existe et tel que l’on aimerait parfois le changer. Modestement mais avec une justesse assez rare pour être soulevée, Aziz Ansari et Alan Yang expriment les préoccupations qui sont celles de nombreux jeunes adultes d’aujourd’hui. Loin de s’imaginer la « voix d’une génération » (comme aiment à les définir les critiques), ils parviennent à travers le personnage de Dev à aborder des thématiques qui toucheront plus ou moins chacun d’entre nous, quels que soient notre âge, notre origine ou nos intérêts. En cela, cette série est précieuse : elle ne fait pas rire grâce au stéréotype ou en divisant, le rire rassemble.

Le casting est une seconde qualité de la série. Aziz Ansari, déjà très bon réalisateur, excelle également en tant qu’acteur dans le rôle de Dev, personnage dense et touchant. Autour de lui, on retrouve des acteurs et actrices déjà repéré(e)s dans d’autres séries comme Danielle Brooks (Orange is the new black) ou Angela Bassett (American Horror Story) mais surtout de nombreuses nouvelles têtes toutes plus talentueuses les unes que les autres (Lena Waithe dans le rôle de Denise, Kelvin Yu dans celui de Brian, Alessandra Mastronardi dans celui de Francesca…). Mention spéciale au meilleur ami de Dev, Arnold, joué par l’inénarrable Eric Wareheim (régulièrement présent chez Quentin Dupieux) pour sa poésie décalée. Le casting est à l’image de ce que la série défend : il est une palette de personnalités unies par une commune et agréable intelligence de jeu.

Tout autant que le fond, la forme de Master of None est soignée. Le choix des musiques, de la couleur (ou non), l’enchaînement des plans… l’emballage est aussi séduisant que le bonbon. Alors même si la série souffre quelque fois de quelques maladresses ou petites longueurs (notamment dans la première saison, la seconde étant sans aucun doute plus réussie), elle parvient tout de même à charmer. A charmer l’oeil, à charmer la tête, et – il faut bien l’avouer – à charmer le coeur.


MENTION SPECIALE SAISON 2 : attention spoilers

La saison 2, plus encore que la saison 1, est effectivement une véritable réussite.

Alors que la première saison annonçait déjà une volonté d’aborder des thèmes d’ordinaire peu souvent traités dans les séries télévisées, la saison 2 prend plaisir à traiter ces thèmes avec davantage encore de justesse et de profondeur, en s’autorisant pour cela des écarts (plus que réussis) dans le déroulé de la série.

L’épisode 1, tout en noir et blanc, annonce tout de suite la couleur (haha) de ce que sera cette nouvelle saison : de l’originalité et de la poésie.

Mais certains des épisodes qui suivront, par leur parti pris de se concentrer sur un seul et même thème et de le creuser jusqu’au bout – toujours avec humour et délicatesse – font véritablement la valeur de la série.

Quand l’épisode 3 aborde le thème de la religion et des multiples façons de la pratiquer (ou de ne pas la pratiquer), l’épisode 4 se concentre de manière tout à fait singulière sur les rencontres en ligne, et l’épisode 8 sur l’homosexualité et la difficulté de faire son coming-out. Quelle diversité de thèmes ! Et pourtant chacune de ces longues et nécessaires parenthèses est parfaitement traitée et s’insère sans aucune fausse note dans le cours de l’histoire. Pour nous offrir le temps d’écouter, d’observer et de réfléchir, messieurs Ansari et Yang, bravo.

L’épisode 6 « New York, I Love You » marque le paroxysme de cette volonté si touchante et louable de s’adresser à chacun. Il dresse un portrait d’une finesse et d’une beauté remarquables de la Grande Pomme, en traversant tous les petits mondes qui font sans le savoir de cette ville un univers magique. Tout le monde a sa propre valeur.

Il est à espérer que les séries comiques américaines se développent dans le sens de Master of None. Alors que la mode était auparavant à la segmentation du rire par stéréotypes (le lycée, les geeks, les personnes âgées, les gays etc.), Master of None se fraie son petit chemin en choisissant de rire de tout, mais surtout avec tout le monde, et avec bienveillance.

Tahani SAMIRI